LES NAINS DE LA GORGE-AUX-LOUPS

LES NAINS DE LA GORGE-AUX-LOUPS

riggiline . Publié dans Contes, France, Littérature, Non classé 261

La Gorge-aux-loups est à une demi-lieu au sud de Ferrette. Elle s’enfonce profondément dans la montagne, entre les rochers de l’Heidenflüe (dépôt de cailloux roulés). Il y a bien des siècles, un petit peuple de nains habitait là ; ils avaient élu domicile dans d’innombrables petites chambres taillées à même le roc. Ils vivaient par groupes de deux, homme et femme, dans une entente parfaite. Tous leurs ustensiles familiers, en particulier leurs instruments de culture et de jardinage étaient d’argent brillant et joliment travaillé.

Ces nains jouissaient depuis un temps immémorial d’une éternelle jeunesse.

Tous ceux qui avaient réussi à les voir vantaient l’agrément de leur personne et surtout l’éclat particulier de leurs yeux, luisants comme les étoiles. Ils n’avaient jamais d’enfants. Il leur plaisait parfois de sortir de leur solitude et de fréquenter les humains de pays, dont leur jolie petite voix douce imitait le langage.

Au moment des foins et de la moisson, leur foule grouillante sortait généralement des cavernes ; ils venaient avec leurs instruments aratoires, s’alignaient avec les faucheurs et faisaient tomber dru le blé mûr sous les coups de leurs faucilles. Dans les villages du pays, presque chaque ménage avait son petit couple de nains qui prenait part à ses peines et à ses joies : quand ils passaient le seuil de la maison, c’était toujours fête ; ils ne se retiraient pas sans laisser de beaux cadeaux à tous, jeunes ou vieux.

Les gens se montraient pleins de gratitude pour leurs petits bienfaiteurs. Les jours de fêtes patronales ou de festins de noce ils leur réservaient les premières places, leur servaient les meilleurs morceaux et le vin le plus doux du cellier. Mais il y avait une chose qui leur déplaisait chez ces petits nains ; c’est qu’ils portaient de très longs vêtements qui tombaient jusqu’à terre et cachaient toujours leurs pieds.

Quelques jeunes filles ne résistèrent pas à la tentation de savoir comment ces pieds étaient faits. Un jour, elles montèrent, avant le lever du soleil, vers la Gorge-aux-loups ; il y avait à l’entrée, une large plate-forme rocheuse ; elles répandirent là du sable fin. « Quand les nains, pensaient-elles, iront faire leur promenade matinale, il faudra bien que leurs pieds laissent des traces sur le sable ; nous finirons bien par savoir. » Et elles se cachèrent dans les taillis pour observer.

Aussitôt que le soleil envoya ses premiers rayons chauds sur les rochers à l’entrée de la Gorge, les petits bonshommes et les petites bonnes femmes du monde souterrain, deux par deux, sortirent en se trémoussant et passèrent, selon leur coutume, sur la plate-forme rocheuse pour aller au bois.

Alors les jeunes filles découvrirent qu’ils avaient laissé sur le sable des traces de pieds de chèvres. Cela les fit rire si fort que les nains les entendirent ; en se retournant ils comprirent la trahison et rentrèrent tout attristés au fond de la Gorge.

Depuis ce jour-là ils ne se sont plus jamais montrés.

 

 

Source : légendes et traditions orales d’Alsace, 1852

               Auguste STOEBER

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